Super-article n°1

Vous le savez peut-être (ou pas), mais j’ai dû récemment rendre un devoir intitulé « l’anthropologie du super-héros : l’humain, le surhumain, l’inhumain ». Quel meilleur prétexte que celui-là pour poster, enfin, un article sur ce blog ? Ainsi, comme disent les jeunes, c’est ti-par. 

Première partie : le super-héros et le surhumain

Une des questions fondamentales lors de l’étude des super-héros en est la définition même. Tous ne sont pas dotés de super-pouvoirs, tous ne sont pas masqués, tous n’ont pas de double identité, ainsi de suite. La distinction même entre super-héros et héros mythique, tels Achille, Hercule ou Ulysse, est assez ténue. Pour Eco1, elle tient au temps de la narration, qui enferme le héros mythique dans une structure close (le mythe ne peut être que répété), opposée à l’imprévisible du feuilleton, mode de publication des comics. Cela ne nous dit pas ce qui fait du super-héros qu’il est, plus que ses analogues demi-dieux ou humains, super.

Les héros des mythes (sans parler des dieux, qui sont régis par des lois bien différentes) vivent ancrés dans une société, dans leur peuple. S’ils commettent des exactions, c’est qu’ils y ont été contraints, et assumeront aussitôt leur faute (voir Œdipe, par exemple). S’ils ne sont pas dans la norme, à l’échelle de l’humanité, car ils lui sont supérieurs, il demeure qu’ils sont soumis aux mêmes lois, aux mêmes coutumes. Et s’ils échappent parfois aux lois des mortels, ils sont soumis à celles des dieux.

Or le super-héros s’extrait justement du cadre social. L’action du Batman est illégale, et pourtant nécessaire. Il en va de même pour Superman. D’ailleurs, ceux qui voient dans le super-héros une menace n’hésitent pas à le qualifier de hors-la-loi. Le super-héros est au-dessus des normes, des lois qui régissent nos vies humaines. La seule loi à laquelle il répond est la loi morale, qui lui dicte le bien. Il incarne donc une justice universelle, là où les contingences de la justice humaine peuvent faire défaut. En ce sens, le super-héros n’est pas seulement un héros, quelqu’un dont les actes, vertueux et courageux, seraient acclamés par ses pairs. En devenant un symbole, en s’arrachant à l’humanité normée, ce héros devient super, c’est-à-dire au-dessus.

Il faut évidemment s’interroger sur le lien éventuel entre super-héros et surhomme nietzschéen. Superman est-il, littéralement, un avatar du surhomme ? L’origine extraterrestre de Superman, et le fait que ses pouvoirs sont innés, en font d’emblée un mauvais exemple. Mais prenons le cas de Bruce Wayne, alias le Batman : il est caractérisé par sa volonté de toujours se dépasser, se surpasser. La mort de ses parents est l’élément déclencheur (certes tardif, puisqu’il ne devient Batman que des années après) d’une volonté chez lui de devenir plus fort, de dépasser ses propres limites. Il a beau se faire briser le dos par un ennemi à la force démesurée (Bane), cela le poussera à se transcender pour enfin le vaincre, ainsi de suite. Tous les maux qu’il affronte au face auxquels ils perd sont pour lui autant d’invitations à se dépasser. Affronter les incarnations terrifiantes du mal absolu (la folie sans limites du Joker, la force brute de Bane) est ce qui lui permet d’affirmer son caractère surhumain.2 Surtout, en revêtant le costume du Batman, il incarne sa propre peur, et ainsi la transcende, et se transcende lui-même. Il n’est plus tout à fait homme, ou plutôt, il est plus qu’un homme : il est surhomme.

Or Batman demeure éminemment humain. Il a un désir de justice, un désir de morale, des valeurs ; il protège l’innocent – faible – contre le mal. En cela la grille de lecture nietzschéenne commence à faillir. Finalement, les figures qui se prêteraient le plus à une interprétation nietzschéenne seraient les super-vilains, qui, eux, collent au schéma de la volonté de puissance, et souvent se considèrent eux-mêmes surhommes. On notera également l’emploi – certes non généralisé, et même contesté par endroits – du terme post-humain pour désigner les super-héros. Or le surhomme nietzschéen est bien celui qui est censé succéder à l’humain, non dans un sens biologique (si c’était le cas, les X-Men mériteraient d’emblée le titre de surhomme, en tant que mutants plus évolués que le reste de l’espèce), mais moral. En ce sens, peut-être, peut-on préserver le lien entre Nietzsche et les super-héros, lien ténu cependant, car la nature même du super-héros fait qu’il se soucie des êtres – pourtant inférieurs – que sont les simples hommes.

L’appellation post-humain fait en outre immanquablement penser à l’idéal d’humanité prôné par le transhumanisme. Il est possible de considérer certains super-héros, comme Iron Man, des surhommes, dans le sens d’hommes augmentés. Tony Stark, tout comme Bruce Wayne, est à l’origine un simple mortel, dont le seul pouvoir est d’être riche. Ce qui caractérise ses aptitudes super-héroïques est l’usage de technologies de pointe pour augmenter son propre corps d’une armure et le rendre ultra-performant (alors même qu’il aurait dû succomber à sa blessure : il devient super-héros en vainquant la mort). Il perd dès lors son statut de simple humain. Son augmentation n’est pas seulement physique : au cours d’une de ses aventures3, il parvient à intégrer certaines composantes de son armure à même sa chair, pouvant les mobiliser à volonté, et surtout il peut contrôler, grâce à son cerveau, n’importe quel appareil technologique. Il accomplit donc cet idéal du transhumanisme d’un corps et d’un esprit augmentés grâce aux technologies de pointe.

De plus, la définition du transhumanisme du biologiste Julian Huxley, qui n’est pas celle admise par le courant actuel, peut très bien s’appliquer au cas des super-héros dénués de super-pouvoirs. Pour lui, le transhumain est celui qui reste un homme, mais transcende les possibles de sa nature humaine4. Ainsi, dans cette optique-là, cette catégorie de super-héros demeure ancrée dans une humanité dont ils représentent l’aboutissement, une forme avancée.

Or si, au niveau physique, ces super-héros sont des transhumains plus que des surhumains, quid de leur nature symbolique ? Car un super-héros, en tant que personnage mythique (car s’il n’est pas exactement le héros de l’Antiquité, sa dimension mythique est constitutive de sa nature), est avant tout un ensemble de symboles, de decorum encore plus importants, aux yeux du monde fictif dans lequel il évolue, et du lectorat réel, que sa personne elle-même. Finalement, que Batman ou Iron Man n’aient pas de superpouvoirs, que Captain America soit fabriqué de toutes pièces, ils n’en demeurent pas moins des surhommes pour ceux qui contemplent leurs exploits. D’ailleurs, rares sont ceux dont les aptitudes sont sinon innées, du moins inhérentes à leur personnalité depuis l’enfance. Et même plus : dans le cas du Batman, par exemple, son humanité est souvent mise en doute par ceux qui le rencontrent, lui conférant un caractère presque surnaturel. Il est la nuit, l’obscurité, il est la peur elle-même, et en cela il incarne une forme de transcendance qui l’éloigne de plus en plus de l’humanité.

En effet, assumer l’identité super-héroïque ne peut se faire qu’en reniant tout ou partie de son humanité. Cette identité est bien souvent exprimée par le nom que s’approprie le super-héros – qu’il soit de sa propre invention ou qu’il lui ait été attribué par le public. Ainsi, des super-héros comme Batman, Spider-Man, ou bien Catwoman assument d’être des hybrides, des chimères presque, ni tout à fait humains, ni tout à fait bestiaux, là où The Wolverine endossera une identité pleinement animale. Il en va de même pour Thing, Beast, ou The Hulk, qui n’ont en eux (en apparence du moins) plus rien d’humain. On remarque qu’un phénomène du même genre est à l’œuvre pour les super-héros qui sont des allégories : Captain America est l’incarnation d’un idéal et d’une nation (il est d’ailleurs bien plus fidèle à cet idéal et aux valeurs qu’il porte qu’au gouvernement lui-même). Même phénomène du côté des super-méchants. Le changement de nom est constitutif de la double identité, sur laquelle nous reviendrons. Or l’identité du super-héros ne lui appartient pas en propre. Elle est définie et redéfinie par le public. Ce que le monde voit de Kal-El, c’est qu’il a une apparence humaine mais des capacités dépassant l’entendement : il le baptise Superman.

Ainsi les défenseurs de l’humanité ne peuvent le devenir qu’en passant du côté de l’inhumain, et ce tout comme les freaks, les monstres de foire, que l’on spoliait de leur identité – donc de leur humanité – en leur donnant un nom correspondant à leur caractéristique la plus anormale, et donc la moins humaine (Elephant Man en sera l’exemple le plus célèbre). On pourrait objecter que si les super-héros font partie du domaine de l’inhumain, rien ne les distingue des super-vilains. Or si les super-héros sont, par nature, non-humains, ils ont toujours l’humanité comme aspiration, comme valeur à défendre. Ils n’en sont jamais totalement extraits, en menant une vie normale, ou en ayant un entourage (famille, amis, même les super-héros les plus solitaires ont quelqu’un de normal à qui se raccrocher, même si ce n’est que sous la forme d’un souvenir) les ramenant à l’humanité la plus simple et la plus banale. Les super-vilains incarnent une forme bien plus négative de l’inhumanité, c’est-à-dire non seulement le non-humain, mais la négation même de l’humanité : ils incarnent l’inhumanité que décrit Grimaldi, en « refusant de reconnaître son semblable dans l’autre », et pour certains, en refusant même de reconnaître (et donc d’accorder) en autrui son droit à la vie et à la dignité.5. Ainsi, là où les super-héros accordent une valeur à la vie (parce que, tout puissants qu’ils sont, ils ne peuvent échapper à la perte, même s’ils peuvent occasionnellement échapper à leur propre mort), les super-vilains se contentent d’être brutalité et inhumanité, d’incarner l’instinct le moins humain de l’homme en l’homme. Le Joker est folie pure. Il est en cela l’exact opposé de Batman. Mais ne le complète-t-il pas, d’une certaine manière ? Les super-vilains d’origine humaine sont bien souvent des parias, des monstres, mis au ban de la société car condamnés à ne pouvoir être rien de plus. Il leur manque le côté « super », il leur manque cette volonté de dépassement. Aussi rationnels et intelligents qu’ils puissent être, ils ne sont soumis qu’à leurs pulsions individuelles, sans se soucier d’autrui, en le méprisant même. Là se situe la différence fondamentale avec les super-héros.

Le paradoxe du super-héros est donc là : parce qu’il renonce à une partie de son humanité sans jamais en perdre de vue les valeurs, il peut la dépasser. Radicalement différent de l’humanité, nécessairement supérieur, donc en-dehors, il la surpasse sans pour autant la détruire. C’est parce qu’il est à l’origine doté d’une foi en l’humanité et en ses valeurs qu’il peut en être le défenseur, mais aussi l’aboutissement. Ainsi, même Superman, qui n’est pas humain par nature en raison de son origine extraterrestre, est un des super-héros les plus humains qui soient.

Allez hop, à plus tard pour de nouvelles aventures. *disparition à la Batman*

1 Umberto Eco, De Superman au surhomme, « Le mythe de Superman »

2« Au plus grand bien du surhomme le mal est nécessaire », Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, IV, « De l’homme supérieur », §5

3 Iron Man : Extremis (W. Ellis, A. Granov)

4 « Peut-être le mot « transhumanisme » pourra-t-il convenir : l’homme demeurera l’homme, mais se transcendant en réalisant les possibilités de sa nature humaine et à leur avantage », Julian Huxley, In new bottles for new wine, « Le Transhumanisme »

5Nicolas Grimaldi, L’inhumain, PUF, 2011

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