Super-article n°3

Mieux vaut tard que jamais, voici la troisième partie. 

L’humanité face au super-héros : entre admiration et peur

Si le regard du super-héros face à sa propre humanité est souvent torturé et ambivalent, comme nous venons de le voir, il est également intéressant de voir comment sont accueillis les surhommes par la masse, l’humanité ancrée dans la norme. En effet, le justicier n’est pas toujours reconnu comme tel.

Au sein du même univers, celui créé par Marvel, cohabitent deux groupes de super-héros – d’ailleurs perméables – les X-Men et les Vengeurs (Avengers dans la version originale). Les X-Men, groupe rassemblant des mutants, occupent une place assez particulière dans le monde super-héroïque. En effet, leurs pouvoirs sont dus à une mutation génétique, et non à une volonté de dépassement via la science ou la technologie, une origine extraterrestre ou divine, ou l’acquisition de pouvoirs mystiques, ou autres possibilités explorées par les auteurs du genre pour justifier les aptitudes de leurs créations. Non, les X-Men sont bien des humains, et sont nés avec une mutation particulière, comme les yeux bleus ou les cheveux roux1. Cela pose le problème de l’acceptation de la différence. En effet, les X-Men sont perçus par le monde dans lequel ils évoluent comme dangereux, monstrueux même, alors qu’ils évoluent dans le même monde que les Vengeurs, reconnus comme super-héros et acclamés. Les X-Men posent le problème de l’humain face à l’humain. Ils n’ont pas vocation à devenir super-héros, ils sont considérés – et parfois se considèrent eux-mêmes – comme des anomalies de la nature. Si les super-pouvoirs peuvent devenir un fardeau pour certains de leurs comparses, c’est sur eux qu’il pèse le plus. Les freaks de la famille super-héroïque, ce sont bien eux.

Prenons l’exemple de Malicia (Rogue). Elle voit elle-même ses pouvoirs (l’absorption de l’énergie vitale d’autrui au simple contact de sa peau) comme une malédiction, qui la condamne forcément à être une paria au sein même de son groupe. Presque tous les X-Men sont dans ce cas : la bestialité de Wolverine l’empêche d’atteindre l’idéal d’humanité auquel il aspire pourtant, et son immortalité est un fardeau ; Hank (Beast) a au départ du mal à supporter sa nature animale, ainsi de suite. Ceux qui acceptent pleinement leur mutation, en sont fiers, et se revendiquent d’une humanité supérieure2 au commun des mortels (là encore, une forme de trans- ou posthumanité), sont généralement ceux qui sont du côté des « méchants » : Magneto, ou Mystique, personnage ambiguë qui a été traitée de diverses manière, et qui, selon qu’elle considère sa mutation comme une force ou une malédiction, rejoindra les antagonistes ou les héros.

Ainsi le schéma des défenseurs de l’humanité face à ceux qui la jugent trop faible pour survivre se réitère. Il est tout ce qu’il y a de plus classique, sauf qu’il se module avec les X-Men, car ici, c’est la notion même d’humanité qui est en jeu, et non pas la préservation de l’espèce humaine. Un des arguments de Magneto et de ses alliés est que l’humanité, de toute manière, n’est pas prête à accepter la différence. Il a vécu, enfant, les camps de concentration : il a donc fait l’expérience de l’inhumanité sous sa forme la plus absolue. Ainsi convaincu que les hommes sont mauvais par essence et par-delà toute forme de rédemption, il les méprisera, et œuvrera pour l’avènement de l’ère des mutants.

Cela ne paraît pas injustifié, vu le traitement que l’humanité réserve aux mutants. Lorsqu’ils tentent de s’intégrer, ils sont traités en bêtes de foire, en monstres, en anomalies de la nature. Cela ébranle la conscience que les mutants ont d’eux-mêmes, de manière beaucoup plus forte que le doute qui peut occasionnellement envahir le super-héros quant à sa mission et ses capacités. Si Batman peut renoncer à son costume et se contenter d’être Bruce Wayne, les X-Men ne peuvent renoncer à leur mutation sans nier leur être même. Ils n’interviennent pas parce que l’humanité a besoin d’eux, mais existent simplement, et mettre leurs pouvoirs au service du bien est pour eux un moyen de justifier cette existence. Cette justification n’a pas lieu d’être pour les justiciers comme Superman, Batman, Wonder Woman, les Vengeurs, etc.

Des super-héros comme Hulk (dont la transformation monstrueuse n’est en réalité que l’expression de son humanité révélée, à la manière de Dr. Jekyll / Mr. Hyde) ou Thing (qui finit par accepter pleinement son apparence, d’autant plus qu’il est mû par la peur de perdre, en redevenant normal, l’amour d’Alicia Masters) n’ont pas le même questionnement existentiel, et même s’ils peuvent vivre un rapport torturé à leur non-humanité, ils finissent par l’accepter. Ils n’ont pas à se justifier d’être au monde. De même pour Peter Parker / Spider-man, qui est ancré dans un rapport très difficile à lui-même, et difficilement reconnu comme justicier par le monde extérieur car instable. Ce sont eux qui incarnent, au sein de l’espace diégétique, la « revanche des freaks » évoquée par Laurent Lemire3.

La fragilité de l’humain face au mal absolu et aux menaces cosmiques (mais aussi face à lui-même), son besoin de trouver des héros et des sauveurs justifient d’emblée l’intervention des super-héros dans le monde. La naissance du super-héros se fonde d’abord dans l’action, car elle est nécessaire, la construction du symbole se faisant ensuite, graduellement. Or, pour les X-Men, la temporalité de l’action est inversée. Ils sont d’abord réunis, entraînés au sein de l’école du Professeur Xavier, prêts à intervenir sans toutefois avoir l’assurance que le monde ait besoin d’eux. S’ils sont rassemblés sous la coupe de Xavier, c’est avant tout car c’est le seul endroit où ils soient acceptés4. Les X-Men fondent ainsi une famille, plus qu’une alliance de super-héros comme les Vengeurs.

Finalement, les X-Men, ne sont rien d’autre que l’Homme qui se cherche, qui voudrait trouver sa place dans un monde qui ne l’a pas attendu, et qui continuera sans lui. Comment justifier alors son existence, si ce n’est en tentant d’œuvrer pour le plus grand bien ?

De manière plus générale, l’humanité craignant les super-héros autant qu’elle les admire et cherchant à développer elle-même des moyens de défense pour s’affirmer elle-même est un sujet assez récurrent. Batman est ainsi régulièrement remis en question par la police, exception faite de Jim Gordon qui lui reste fidèle. Nous avons déjà rapidement évoqué le rapport ambigu des autorités envers Spider-Man. Le film Suicide Squad, datant de 2016, prend de grandes libertés par rapport aux comics5, mais sa description de l’équipe comme un groupe de super-vilains sous l’égide gouvernementale censés agir au cas où Superman (ou un autre) déciderait de se retourner contre l’humanité est assez intéressante.

De fait, si les super-héros présentent, pourrait-on penser au premier abord, une image fragile de l’humanité, ils sont aussi les révélateurs de sa volonté de vivre et de s’affirmer, de montrer qu’elle ne se laissera pas dépasser si facilement. Si les Hommes ont leurs défauts (corruption, tendance au crime et à la violence), ils ont aussi leurs vertus, et c’est cette humanité-là, cette humanité débordante de vie que les super-héros admirent, car ils n’en font pas partie, et défendent, et ce même quand elle se retourne contre eux, effrayée par leur puissance démesurée.

En ce sens-là, les super-héros sont dans l’espace diégétique les figures modernes du divin, en son sens le plus fort : ils sont tout autant admirés que craints.

1Analogie elle-même employée par leur mentor, le Professeur Xavier.

2La première figure en est le Vanisher, dans Uncanny X-Men #2, qui se revendique de l’« Homo superior », et pour qui les mutants sont destinés à remplacer les humains, tandis que Magneto, apparu dans le premier numéro, n’exprimait alors qu’un désir de montrer sa puissance.

3« Les comics c’est la revanche des freaks. Eux aussi sont des accidents de la nature, des erreurs génétiques, des conséquences d’exposition à des radiations. Ils ne se contentent plus de divertir, mais sauvent la société. Ils apparaissent d’ailleurs à l’approche de la Seconde Guerre mondiale, lors de la montée du nazisme. Contre l’anormalité politique, il faut une anormalité héroïque, de l’inhumain pour combattre l’inhumanité. » Laurent Lemire, Monstres et monstruosités, ch.7 « Les monstres de foire »

4Professeur Xavier, dans Uncanny X-Men #1 : «  when I was young, normal people feared me, distrusted me ! I realized the human race is not yet ready to accept those with extra powers ! So I decided to build a haven… A school for X-Men ! « 

5Pas question, dans les comics, de mettre en doute les super-héros : « l’escadron suicide » a au contraire pour fonction d’exécuter des missions trop périlleuses, des missions-suicides.

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